05-1-13 heinich

Dialogue posthume avec Alfred Gell

Natalie Heinich

Cher Alfred Gell,

Je dois vous faire un aveu : javais lu trop rapidement la version anglaise de votre Art and Agency lors de sa parution en 1998, et nen avais pas perçu les richesses. Il ma fallu le reprendre dans sa traduction française, en 2009, pour réaliser à quel point je me sens proche de votre pensée, nonobstant ce double « gap » quest labîme entre anthropologie et sociologie, dune part, et le Channel entre France et Grande-Bretagne, dautre part et nonobstant aussi quelques petits points de désaccord que je me permettrai de vous soumettre.

Un autre obstacle de taille à notre rapprochement, ne loublions pas, est que vous êtes mort, tandis que je suis je lespère du moins bien vivante. Je ne suis donc pas certaine que la tentative que je fais aujourdhui pour vous parler par-delà les frontières entre morts et vivants, entre Britanniques et Français, et entre anthropologues et sociologues, trouve dautre écho que les oreilles de mes collègues ici présents1. Mais ce nest déjà pas rien, nest-ce pas ? Et pour peu que les morts, eux aussi, nous écoutent, pourquoi ne pas tenter cette entrée en communication, même si rien ne me garantit que jobtienne un jour, sinon une réponse, du moins un petit signe suggérant que jai été entendue ?

Au cas où vous nauriez pas la patience de mécouter jusquau bout les morts, je le crains, ont parfois plus amusant à faire que de hanter les colloques , voici en résumé les quelques points dassentiment, voire de convergence avec votre pensée, que jaborderai successivement : le caractère résolument contextualiste de votre épistémologie ; le privilège que vous accordez à la relation plutôt quà lobjet ; votre sensibilité au pragmatisme ; lattention que vous portez au niveau meso-social ; votre convergence avec ma théorie des « objets-personnes » (bien que, je le suppose et le regrette, vous nen ayez jamais eu connaissance, en vertu de la difficulté générale de nos idées à circuler dans notre vaste monde académique, et aussi de la triste réalité bien résumée par cet adage dun de vos compatriotes : « Quelquun qui parle trois langues est trilingue ; quelquun qui parle deux langues est bilingue ; quelquun qui ne parle quune langue est anglais ») ; et, enfin, votre sens de la neutralité du chercheur, qui vous évite le risque de la prise de partie ce moyen très sûr de ringardiser rapidement une pensée.

Je maperçois, en énumérant ces points de convergence, que je nen ai trouvé que six, ce qui me chiffonne un peu car mes raisonnements ont naturellement tendance à se structurer en sept parties. Jen déduis quil existe probablement entre nous une septième convergence, à létat de fantôme mais quoi de plus normal, après tout, quun fantôme, sagissant de dialoguer avec un mort ?

1. Une épistémologie contextualiste

Tout dabord donc, jadhère pleinement à votre épistémologie, et ce dès le tout début de votre livre, lorsque vous affirmez que « lanthropologie est une science sociale et non une science humaine. Jadmets que la frontière est mince, mais « lanthropologie de lart » doit sintéresser au contexte social de la production artistique, à sa diffusion et à sa réception, et non évaluer des œuvres dart en particulier, ce qui pour moi relève du travail du critique dart » (Gell [1998] : 3). Cest une position que je défends depuis longtemps, contre vents et marées et, notamment, contre la tendance de bien de mes collègues sociologues de lart à faire de notre discipline une simple modernisation du discours critique sur les œuvres (cf. Heinich [1997], [1998]). Sil est difficile, et donc salutaire, daffirmer lappartenance de nos disciplines non plus aux « humanités » mais aux « sciences sociales », cest dans le domaine de lart cet enfant chéri de la culture lettrée que cette entreprise est la plus coûteuse à réaliser et, surtout, à faire accepter. En vous lisant, jai été soulagée de me sentir un peu moins isolée dans cette entreprise même si la complicité dun mort possède probablement une « agency » moins prononcée que celle dun vivant. Mais on fait avec ce quon a, nest-ce pas ?

Là où je ne suis pas daccord avec vous, en revanche, cest lorsque vous définissez ainsi le « partage des tâches » entre nos deux disciplines : « Lanthropologie sattache au contexte immédiat des interactions sociales ainsi quà leur dimension « personnelle », tandis que la sociologie se préoccupe davantage des institutions » (Gell [1998] : 9). Voilà une conception bien réductrice, ou bien datée, de la sociologie, et qui risque de froisser maints sociologues dont je suis attachés à une définition beaucoup plus large du domaine sociologique, incluant non seulement les institutions mais les interactions, et non seulement le réel mais les représentations. Mais je préfère mettre cette petite légèreté sur le compte dun moment de distraction ; et dailleurs, je suis sûre que si vous étiez parmi nous, vous admettriez aisément mon objection. Admettons donc que vous êtes parmi nous.

Nous nous rejoignons pleinement, cependant, sur la dimension contextualiste que devraient revêtir nos deux disciplines. Il ne sagit pas toutefois, en parlant de contexte, de « décrire le contexte de lart non occidental afin de le rendre accessible à un public dart occidental », comme se contente souvent de le faire lanthropologie dans une démarche dont vous écrivez quelle est « certes louable » mais quelle na « rien danthro­pologique » (Gell [1998] : 5) ; il sagit bien plutôt de prendre en compte les variations contextuelles de la relation esthétique, qui sont fondamentales dès lors que la « théorie anthropologique » se donne pour mission d« essayer dexpliquer les réactions des agents sociaux devant certaines œuvres dart » (Gell [1998] : 5). Voilà un programme typiquement sociologique, et qui dailleurs, pour la sociologie, nest même plus un programme mais une réalisation effective, dont témoignent un certain nombre de travaux dans la dernière génération dont les miens, ajouterais-je volontiers si je nétais arrêtée par ma légendaire modestie…

Cette contextualisation de la relation à lart permet de relativiser la fonction esthétique de lœuvre, en considérant que sil nest pas faux que « lœuvre dart soit parfois conçue comme un objet quon doit évaluer dun point de vue esthétique, quelle soit reçue comme telle, et que certaines œuvres dart fonctionnent effectivement comme des symboles », en revanche lon ne peut accepter « lidée quil en va toujours ainsi » (Gell [1998] : 82) ; par conséquent, affirmez-vous encore, « lidée dune réaction purement esthétique est un mythe, et ne saurait expliquer les diverses formes que prend latta­che­ment dune personne pour un objet. On ne peut parler de réaction esthétique que dans un contexte social déterminé » (Gell [1998] : 101). Cest une position qua depuis longtemps défendue mon collègue et ami Jean-Marie Schaeffer, ici présent et je ne pense pas mavancer trop loin en suggérant que si vous étiez encore de ce monde, nous vous aurions volontiers proposé un petit rattachement au CRAL. Mais au fait, ne pourrait-on instaurer un statut de membre à titre posthume ? Je vais soumettre lidée à mes collègues.

2. La relation plutôt que lobjet

Cette attention au contexte a un corollaire : cest quelle implique de sintéresser à la relation davantage quà lobjet, dans la mesure où toute relation est forcément située dans un certain contexte spatio-temporel, alors que lobjet peut donner lieu à des descriptions ou des définitions abstraites. Ce que vous dites à ce sujet de lanthropologie peut parfaitement sappliquer à la sociologie : lune et lautre ont comme objectif « dexpliquer la production et la circulation des objets dart comme une fonction de ce contexte relationnel » (Gell [1998] : 13). Cette double focalisation sur le contexte et sur la relation est constitutive de votre définition de lagency, ou «agentivité », concept dont vous précisez quil « est relationnel et sinscrit toujours dans un contexte » (Gell [1998] : 27).

Vous vous situez, ce faisant, dans le sillage dun auteur qui mest cher : Norbert Elias (1987), qui na cessé dinsister sur cette « révolution copernicienne » que doit constituer, pour les sciences sociales, la focalisation sur les relations et non plus sur les objets. Cest cette « relationnalisation » si je peux risquer ce néologisme de la pensée sociologique et anthropologique qui permet, par exemple, de renvoyer la distinction entre « artefacts » et « œuvres dart » à létude des situations concrètes, plutôt quà chercher une définition à priori qui, avez-vous raison daffirmer, nous est inaccessible (Gell [1998] : 20). Cet accent mis sur la relation permet aussi de relativiser, en la contextualisant, la frontière entre humains et non-humains, étendant ainsi la notion dagentivité au monde animal et à celui des objets programme qui converge là, soit dit en passant, avec la théorie de Bruno Latour (1999). Mais comme celui-ci est vivant, je me garderai bien de parler à sa place.

Dautant plus quil ne serait peut-être pas daccord avec votre refus daccorder a priori quelque statut que ce soit à quelque objet que ce soit indépendamment dune si­tuation contextuelle précise : cest là, dites-vous, la meilleure façon déviter les « rava­ges ontologiques » jaime beaucoup cette expression tels que « le fait dattribuer à la légère une agentivité aux êtres non vivants, comme les voitures. Les voitures ne sont pas des êtres humains, mais agissent comme des agents, et souffrent comme des patients « dans lentourage (causal) » des êtres humains, qui sont leurs propriétaires, les vanda­les etc. » (Gell [1998] : 28). Autrement dit, ce concept d« agentivité », qui est au fon­dement de votre pensée, est « exclusivement relationnel : pour tout agent il existe un patient et, réciproquement, pour tout patient il existe un agent » (Gell [1998] : 28). En cela jadhère résolument à votre approche, tout en me risquant à vous poser une question : cette focalisation sur la relation nest-elle pas, plus généralement, au fondement de la pensée structuraliste ? Peut-être trouverez-vous cette question impertinente, mais jhésite dautant moins à vous la poser que, dans la situation où vous vous trouvez, je ne risque guère dencourir vos foudres…

Cest la raison aussi qui mincite à ne pas prendre de gants pour vous faire part de mes quelques réserves concernant la façon dont vous définissez lagentivité dans le monde de lart. Tout dabord, vous ne nous facilitez pas le travail en inventant un vocabulaire qui vous est propre, même sil est partiellement inspiré de la sémiotique de Peirce : vous distinguez (Gell [1998] : 34) les « indices », les « artistes » ou « producteurs » en général, les « destinataires » et les « prototypes » ; de mon point de vue, ce modèle actantiel serait plus clair si vous parliez, comme dans la sémiotique classique, de « signe », d « émetteur », de « destinataire », et de « référent » mais peut-être nest-ce là quune simple différence de traditions sémiologiques.

Toujours sur le plan de la sémiologie, vous affirmez vigoureusement qu« il y a quelque chose dirréductiblement sémiotique dans lart » (Gell [1998] : 18), alors que, de mon point de vue, la relation sémiotique nest pas dans lobjet mais dans le rapport à lobjet, dont la dimension herméneutique nest quune des dimensions possibles exactement de même, dailleurs, que la relation esthétique (cf. Schaeffer [1996]). En dautres termes, aucune œuvre ne porte en elle une signification : elle ne porte que les « prises » plus ou moins favorables à une perception de type interprétatif (cf. Heinich [2009]).

Enfin, dans votre table des quatre termes fondamentaux indice, artiste, destinataire, prototype , une chose ne mest pas apparue clairement : a-t-on affaire à une théorie de lœuvre dart, ou à une théorie de limage ? Dans le second cas (théorie de limage), on retrouverait dans votre modèle lhypothèse de Philippe Descola (2008) sur la fonction figurative comme étant lélément commun à lart et à la religion, mais on perdrait la spécificité de lart par rapport à limage en général; dans le premier cas (une théorie de lœuvre dart), on perdrait la spécificité de lart par rapport à lartisanat. Compte tenu de la propension un peu trop fréquente à confondre « art » et « image », il me semble que ce point aurait mérité dêtre éclairci par vous. Mais je crains que ce ne soit un peu tard…

3. Une sensibilité pragmatique

Le contexte et la relation : voilà donc deux points daccroche qui permettent de rapprocher votre anthropologie de ce que nous appelons aujourdhui la « sociologie pragmatique ». Celle-ci pourrait très bien savancer sous la protection de votre étendard, si jen crois ce que vous écrivez (Gell [1998] : 8) : « Au lieu de parler de communication symbolique, je mettrai laccent sur les concepts dagentivité [agency], dintention [intention], de causalité [causation], deffet [result], et de transformation [transformation]. Je considère lart comme un système daction qui vise à changer le monde plutôt quà transcrire en symboles ce quon veut dire ». Laction observée plutôt que la signification présumée : voilà un programme de recherche typiquement pragmatiste comme lest aussi votre définition de lanthropologie de lart comme étant non pas « létude des principes esthétiques de telle ou telle culture », mais « la manière dont on fait appel aux principes esthétiques […] dans le cadre dinteractions sociales » (Gell [1998] : 4).

Ayant salué comme il se doit cette magnifique convergence entre votre anthropologie et la sociologie que nous sommes plusieurs à pratiquer aujourdhui, je me sens dautant plus autorisée à regimber devant certaines de vos formulations, qui me paraissent en retrait par rapport aux avancées de votre pensée si je peux me permettre de passer outre, par mon impertinence, le respect quon doit à un mort… Jen ai ici à la relation que vous faites entre agentivité et causalité : « À chaque fois », dites-vous, « quon croit quun événement sest produit parce quune personne ou une chose en a eu lintention, initiant alors la série de cause à effet, il sagit dun cas dagentivité » (Gell [1998] : 21). Mais nest-ce pas là une conception de laction excessivement intentionnaliste ? Ce nest pas parce quune action a des conséquences quelle a eu des causes volontaires et pensées comme telles ! Ou alors, il faut décider dignorer linconscient, les routines, et les effets pervers  ce qui, vous en conviendrez, constitue un délestage assez radical des instruments permettant de penser la condition humaine ! Jen profite pour protester au passage contre la suggestion de votre excellent préfacier, Maurice Bloch, qui propose de traduire « agency » par « intentionnalité » : une décision qui me semble par trop mentaliste ! Pourquoi pas plutôt « capacité », qui rend bien justice à lidée de « potentialité » incluse dans la notion dagency ?

Cette réduction de la capacité dexercer une action à lintention présente quelques autres inconvénients. Cet intentionnalisme en effet constitue une dérive personnaliste, qui exclut lagentivité des non-humains ou du moins des objets, revenant à une conception pré-latourienne des sciences sociales. Vous le soulignez vous-même: « Une « sociologie de laction » fondée sur la nature intentionnelle de lagentivité [intentional nature of agency] se discréditerait delle-même si elle acceptait la possibilité que les « objets » puissent être des agents, puisque tout le système dinterprétation de la sociologie repose sur une séparation stricte entre l« agentivité » exercée par des hommes et des femmes raisonnables et cultivés, et les processus causaux physiques qui expliquent le comportement de tel ou tel objet » (Gell [1998] : 24-25).

Vous avez dû dailleurs prendre conscience du problème, puisque vous avez introduit une utile distinction entre « agents primaires » (« cest-à-dire les êtres intentionnels ») et les « agents secondaires que sont les artefacts, les poupées, les voitures, les œuvres dart, etc., par lesquels les agents primaires disséminent [distribute] leur agentivité » (Gell [1998] : 26) : voilà qui permet de réintroduire une « agency » sans intentionnalité, donc élargie au-delà des frontières de lhumain, mais ne possédant pas pour autant les mêmes capacités que les humains une nuance que Bruno Latour pourrait utilement appliquer à son idée de « Parlement des choses »…

Il me semble donc que vous nêtes pas tout à fait au clair avec votre propre pensée concernant cette question de lintentionnalisme, que vous affirmez comme une évidence pour, ensuite, le désavouer partiellement. Le plus troublant est de vous voir, cent pages plus loin, expliquer que « la magie repose sur lidée […] quun événement doit être causé intentionnellement (en particulier sil a une portée sociale) » (Gell [1998] : 125-126). Logiquement, il faudrait en conclure que lintentionnalisme nest rien dautre quune rémanence savante de la pensée magique et je ne suis pas loin de le penser. Si vous êtes daccord avec moi, il ne vous reste plus quà abandonner lidée selon laquelle il ny aurait dagentivité que sil y a intentionnalité. Mais peut-être préférez-vous conserver la magie de lintention ? Si cest le cas, veuillez frapper un coup... Puisque vous restez silencieux, jen conclus que vous êtes daccord avec moi.

4. Le retour des objets-personnes

Mais revenons à nos points daccord, et en particulier à celui qui mest le plus cher : il a trait à ce que jai appelé les « objets-personnes ». Javoue avoir sursauté de bonheur en lisant ces lignes (Gell [1998] : 83) : « Cependant, la personnalité de lartiste, celle du prototype, ou celle du destinataire, peuvent investir lindice en tant quartefact, si bien que, pratiquement, il devient une personne, totalement ou partiellement ». Vous êtes donc daccord avec moi : un objet et, notamment, une œuvre dart, peut, à certaines conditions, avoir le statut de personne. Et lorsque vous ajoutez, à la phrase suivante, « Lin­dice est le vestige pétrifié de lacte et de lagentivité », comment ne pas y lire le prolongement proprement pragmatique de la théorie des objets-personnes ? Double raison, donc, daccorder nos points de vue.

Je ne résiste pas au plaisir de vous citer à nouveau, tant vous formulez les choses avec clarté : « pour être spécifiquement anthropologique, lanthropologie de lart doit supposer que les objets darts équivalent à des personnes, ou plus précisément à des agents sociaux, sous certaines conditions théoriques » (Gell [1998] : 9). Ou encore et jaimerais tant quon puisse remplacer ici « anthropologie » par « sociologie » : « Que lon doive concevoir les objets dart comme des « personnes » pour quils entrent dans une théorie anthropologique de lart peut paraître étrange. Mais ce serait oublier que lanthropologie a toujours eu tendance à relativiser et à repenser la notion de personne. Depuis que la discipline existe, lanthropologie sest focalisée sur les relations très particulières entre les personnes et les « choses» qui, dune certaine manière, « apparaissent comme », ou fonctionnent comme des personnes » (Gell [1998] : 10).

Mon seul regret est que vous nayez pas eu connaissance de mon propre article, publié en 1993 dans une obscure revue de sociologie de lart française (cf. Heinich [1993]) linterdisciplinarité et le polyglottisme ayant manifestement des limites dans notre monde académique si saturé de publications quon passe forcément, un jour ou lautre, à côté de celles qui nous aideraient. Car vous auriez été forcé alors de le citer, tant nos formulations sont interchangeables ; par exemple : « L« autre » qui est directement en jeu dans une relation sociale na pas besoin dêtre un « être humain ». Toute ma démonstration repose sur cette absence de nécessité. Lagentivité sociale peut être exercée sur un objet mais aussi par un objet (ou aussi par un animal) » (Gell [1998] : 22) ; ou encore : « Lobjectif de cet ouvrage est de montrer que les œuvres dart, les images, et les icônes doivent être traitées comme des personnes, dans le contexte dune théorie anthropologique. Les images sont à la fois des sources et des cibles dagentivité sociale. Dans ce contexte, le culte des images y tient une place centrale. Cest en effet avec le culte et les cérémonies que les images sont le plus clairement traitées comme des personnes » (Gell [1998] : 119) ; et à nouveau : « Du point de vue de lanthropologie de lart, on assiste à une transition insensible entre les «œuvres dart» sous la forme dartefacts et les êtres humains. On peut considérer que ces deux formes dart ont un statut équivalent dans les réseaux de lagentivité sociale » (Gell [1998] : 186).

5. Lattention au niveau meso-social

Nous admettons donc vous et moi (si je peux me permettre de massocier ainsi à vous) que les œuvres dart peuvent avoir le statut de personnes, même si vous ne proposez pas de critère commun à ces deux termes, comme je lai fait en recourant à la notion dinsubstituabilité. Cela ouvre la voie, me semble-t-il, à dintéressantes possibilités descriptives concernant les œuvres dart. Par exemple, vous introduisez lidée quil existe des « lignées » dœuvres dart, de même que les personnes sinscrivent dans des lignées généalogiques : « Les œuvres lart sont des « moments » dune série, non pas seulement du fait de leur date de réalisation, mais parce quelles entrent dans une véritable lignée : chaque œuvre est lancêtre et la descendante dune autre par rapport à lœuvre complet. Prises ensembles, elles composent un seul objet, un objet temporel, qui évolue dans le temps » (Gell [1998] : 279).

Je nentrerai pas ici dans le détail de ce que cette intuition vous permet de développer notamment sur la notion de style mais je me contenterai dindiquer ce quelle implique en termes de positionnement épistémique, et qui constitue à mes yeux un autre point daccroche avec certaines tendances actuelles de la sociologie, dans lesquelles je me reconnais. Il sagit de ce que jappellerai lattention au niveau meso-social, autrement dit ce niveau intermédiaire entre, dune part, le pôle « micro » de lindividu et de « laction située » et, de lautre, le pôle « macro » des entités interprétatives dun haut niveau de généralité, au premier rang desquelles ces grands concepts mous que sont « la culture », pour vous autres anthropologues, ou « la société », pour nous autres sociologues. En effet, parler de « lignée », cest déjà se situer au-delà de lindividu et en-deçà de « la société » et cest un grand pas.

Ayant dit ailleurs tout le mal quil faut penser du recours à ce mot de « société », générateur dinnombrables bêtises (cf. Heinich [2009a]), je ne my étendrai pas ici, de même que je vous épargnerai la critique des mauvais usages de la notion de « culture » par les anthropologues, puisque vous lavez si bien menée en ouverture de votre livre (p. 5). Vous y insistez deux cent cinquante pages plus loin, en expliquant que « la « culture » nest pas un « organe de décision » (Gell [1998] : 258). Jajouterai que pas plus que la société, la culture nest une personne, dotée dintentionnalité et dagentivité. Elle nest quun concept, qui donc ne peut, en aucune manière, agir : doù labsurdité dassocier, comme on le fait trop souvent, des termes tels que « culture » ou « société » à des verbes daction, alors que seuls des verbes détat être ou avoir peuvent, à la rigueur, convenir à des concepts abstraits. Bref : quand les anthropologues cesseront de parler de « culture » et les sociologues de « société », ils commenceront à faire du travail sérieux…

Mais si lon fait léconomie de ce pseudo-déterminisme « culturel » ou « social », faut-il donc présumer quil nexiste rien au-dessus de lagentivité individuelle ? Le monde social ne serait-il fait que dindividus sans attaches et dinteractions sans règles ? Non, bien sûr ou alors, nous aurions régressé de quelques générations dans lhistoire des idées, pour revenir à la croyance spontanée dans « lhomo clausus » continument stigmatisée par Elias. Car entre le niveau « micro » des interactions individuelles et le niveau « macro » des organisations à leur plus haut niveau de généralité que sont les « cultures » ou les « sociétés », il existe un riche substrat de niveaux intermédiaires, faits de catégorisations, de représentations, de façons collectives de penser, de normes, de « grammaires », etc. Et cette présence des entités intermédiaires entre lindividu et le contexte macro-social est dautant plus importante à prendre en compte que ces structurations collectives du rapport au monde (quelles que soient les termes sous lesquels on les pense) ont, elles, une agentivité, parallèle à celle de lindividu.

Cest précisément ce que vous soulignez lorsque vous remarquez que les œuvres ne sont pas isolées mais catégorisées, et quil faut donc les considérer « non pas de manière individuelle, mais comme des collections dœuvres [...]. Les œuvres ne sont jamais de simples entités singulières ; elles font partie de catégories dœuvres. Leur signification se trouve fortement infléchie dune part par les relations qui existent entre elles en tant quœuvres individuelles et dautres spécimens appartenant à cette catégorie dœuvres, et dautre part par les relations qui existent entre cette catégorie et dautres catégories dœuvres dart à lintérieur dun ensemble stylistique, à savoir un système de production dœuvres historiquement et culturellement déterminé. Autrement dit, comme les êtres humains, les œuvres appartiennent à des familles, des lignées, des tribus, des populations. Elles entrent en relation les unes avec les autres, ainsi quavec les personnes qui les créent et les font circuler en tant quobjets individuels. On peut dire quelles se marient et donnent naissance à des œuvres qui portent la marque de leurs ancêtres » (Gell [1998] : 186-187).

Cest ainsi que, contrairement à une mode actuelle en sciences sociales, qui ne veut voir dans linteraction que le libre jeu individuel et refuse a priori les déterminations non contextuelles, vous prenez en compte limportance de la catégorisation, des « grammaires » communes, ou encore des « genres » artistiques (cf. Heinich, Schaeffer [2004]). Vous prouvez ainsi que lattention aux contextes nimplique pas pour autant locculta­tion des déterminants extra-contextuels. Et vous donnez raison au slogan oxymorique que jai parfois envie de scander dans les amphithéâtres : vive le structuralisme inte­ractionniste !

Mais une fois encore, vous douchez mon enthousiasme en écrivant un peu plus loin que « les œuvres dart sont comme des agents sociaux, au sens où elles sont le produit dinitiatives sociales qui reflètent une sensibilité spécifique imposée par la société » (Gell [1998] : 262). « Imposée par la société », diantre ! Revoilà notre « anthropomorphisme conceptuel », qui prend les concepts pour des personnes et leur impute des volontés et de préférence des volontés maléfiques, comme celle d« imposer » quelque chose aux individus. Quand il sagit de « culture », vous pointez parfaitement le problème, mais pour peu quarrive le mot de « société », on dirait quil vous fait perdre les pédales, en vous ramenant dans les ornières des formulations routinisées comme si votre vigilance épistémique sarrêtait aux portes de votre discipline…

6. La neutralité du chercheur

Mais que cela ne mempêche pas de terminer sur un dernier point daccord, qui me paraît fondamental, même si vous ne lexplicitez pas comme tel : il sagit de la posture que vous observez spontanément à légard de vos objets, et que je perçois comme une posture de pure curiosité, dénuée de toute intention de défendre ou de dénoncer : autrement dit ce que nous autres sociologues nommons, après Max Weber, la « neutralité axiologique ».

Ce positionnement dénué darrière-pensées idéologiques (mais non pas, bien sûr, de positions épistémiques très fermes concernant les outils de votre discipline) est sensible notamment dans ce que vous écrivez de lidolâtrie : « Plutôt que recourir à une circonlocution vague et fallacieuse, je préfère conserver le terme didolâtrie pour désigner la pratique du culte des images. Au lieu de lui donner un autre nom, il me semble plus intéressant dexpliquer ce quest véritablement lidolâtrie, en montrant quelle émane, non pas dune forme de bêtise ou de superstition, mais du même substrat compassionnel qui nous aide à comprendre et à voir lAutre, lhumain non-artefactuel, comme un alter ego doté comme nous dune conscience, dintentions et de passions » (Gell [1998] : 120).

Expliquer et comprendre lexpérience des acteurs, plutôt que la stigmatiser au nom de nos propres valeurs ou la défendre au nom du refus dimposer à autrui nos propres valeurs : voilà une posture de recherche quon aimerait voir respectée plus souvent par les anthropologues, dont on a souvent limpression quils sont mus avant tout par le souci de prendre la défense des « cultures » dont ils sont les spécialistes (ne fût-ce quen les préservant des mauvais regards ou des mauvaises interprétations) plus que par celui de les rendre intelligibles.

Il nen reste pas moins que le « regard éloigné » de lanthropologue tend à le protéger de lengagement normatif, là où le sociologue a beaucoup plus de mal à sextraire dune posture de jugement sur les objets de sa propre société : ce pourquoi la discipline anthropologique en général ma longtemps servi de référence contre la « sociologie critique » (cf. Heinich [1991]).  Aujourdhui, cest votre anthropologie en particulier que jajoute à mon kit de survie en milieu intellectuel hostile à la pensée contextualiste, relationnelle, pragmatique et détachée de tout engagement normatif envers ses objets : ce dont je tenais à vous remercier, même si cest à votre fantôme que je dois madresser aujourdhui. Mais il ny a rien là, après tout, de bien étrange : car lhistoire de la pensée humaine nest-elle pas faite de plus de morts que de vivants ?

Bibliographie

Descola, Ph., 2008 : Lombre de la croix, in M. Alizart (sous la direction de), Traces du sacré. Visitations, Cat. Exp. 7 mai - 11 août 2008, Centre Pompidou, Paris.

Elias, N., 1987 : La Société des individus, tr. fr. par J. Etoré, Fayard, Paris, 1991.

Gell, A., 1998 : LArt et ses agents. Une théorie anthropologique, trad. fr. par S. et O. Renaut, avec une préface de M. Bloch, Les Presses du réel, Dijon, 2009.

Heinich, N., 1991: La Gloire de Van Gogh. Essai danthropologie de ladmiration, Minuit, Paris.

Heinich, N., 1993 : Les objets-personnes. Fétiches, reliques et œuvres dart, “Sociologie de lart”, n° 6.

Heinich, N., 1997 : Pourquoi la sociologie parle des œuvres dart, et comment elle pourrait en parler, “Sociologie de lart”, n° 10.

Heinich, N., 1998 : Ce que lart fait à la sociologie, Minuit, Paris.

Heinich, N., 2009 : La Fabrique du patrimoine. De la cathédrale à la petite cuillère, Editions de la MSH, Paris.

Heinich, N., 2009a : Le Bêtisier du sociologue, Klincksieck, Paris.

Heinich, N, Schaeffer, J.-M., 2004 : Art, création, fiction. Entre sociologie et philosophie, Jacqueline Chambon, Paris.

Latour, B., 1999 : Politiques de la nature. Comment faire entrer les sciences en démocratie, La Découverte, Paris.

Schaeffer, J-M., 1996 : Les Célibataires de l'art. Pour une esthétique sans mythes, Gallimard, Paris.



1 Aux Journées détude Pour une esthétique sociale, organisées par Barbara Carnevali et Roberto Frega, Institut dÉtudes Avancés (IEA), en collaboration avec le Centre de Recherches sur les Arts et le Langage (CRAL-EHESS-CNRS-UMR 8566), Paris, 2-3 mars 2012.



DOI: http://dx.doi.org/10.13128/Aisthesis-11055



Creative Commons License

This work is licensed under a Creative Commons Attribution 4.0 International License (CC-BY- 4.0)

 
Firenze University Press
Via Cittadella, 7 - 50144 Firenze
Tel. (0039) 055 2757700 Fax (0039) 055 2757712
E-mail: info@fupress.com